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lundi 23 février 2015

Écrire, les différents stades

Dédié à Gwen et à son Crapouillot-lecteur-scripteur.

Antonin, février 2015.

Connaitre les différents stades de développement permet d'avoir, en tant que parent, un peu de recul sur les avancées de nos enfants. Cela nous permet d'affiner nos observations et de proposer le matériel approprié au bon moment. Bien entendu, nos têtes blondes ou brunes s'empressent de bousculer ces progressions pré-pensées - pour notre plus grande fierté, il faut bien l'avouer !

Pour moi, les stades de développement mis à plat par les psychologues sont toujours disponibles dans un coin de ma tête, et ils m'aident beaucoup... même si chacun de mes enfants s'évertue à faire ses acquisitions selon un ordre très personnel... ! :-D

Voici aujourd'hui la belle progression des manuels... Elle est riche d'enseignement, vous allez voir... surtout si on considère que tous les stades décrits s'interpénètrent intimement, et qu'on essaie d'assaisonner tout cela de considérations pratiques pour accompagner cet apprentissage capital.

Une dernière chose avant de commencer : qu'est-ce qu'écrire ? Voici la définition que je considère ici (et à vrai dire, je n'en connais pas d'autre) : apprendre à écrire, c'est avant tout apprendre à s'exprimer, par écrit, d'une manière authentique et personnelle. C'est apprendre à encoder ses expériences de façon à les rendre communicables. C'est vivre un cheminement digne des plus grands auteurs ! :-)

Louiselle, février 2015.

Stade 1 : Dessin.

Le dessin est une étape primordiale pour l'apprenti-scripteur, aussi bien du point de vue de la perfection du geste graphique que de la capacité à injecter du sens dans une production. Jusqu'au CM2 au moins, encouragez vos enfants à communiquer leurs idées ou à raconter des histoires à travers leurs dessins. Quand on prend le temps de se pencher sur un dessin d'enfant et d'en discuter avec lui, on apprend toujours quelque chose sur sa vision du monde et sa compréhension des choses. Si on sait les écouter, certains enfants très jeunes dotent de sens ce qui semble être des gribouillis informes - qui, bien sûr, cessent de l'être immédiatement et deviennent à nos yeux aussi structurés qu'une suite de vignettes de bande dessinée...

L'adulte doit avoir en tête : 
1. De ne pas émettre de jugement de valeur ("Ouah, c'est beauuuuu !"), même si c'est très difficile. Mais de favoriser la description ("Oh, je vois que tu as peint un large trait bleu, ici. Ça tranche avec ce rouge-là, je trouve."). 
2. De questionner sans agresser. Pour ma part, je déteste les "Alors, qu'est-ce que c'est ?", qui prennent souvent les enfants de court et les enferment dans le plus profond mutisme. Qui nous dit d'ailleurs que l'enfant ait voulu dessiner QUELQUE CHOSE ? Que c'est réducteur, lorsqu'on y pense... On peut tenter un "Veux-tu me parler de ton dessin ?", bien plus respectueux... et ouvert au champ des possibles ! ;-)

À ce stade, il est intéressant de prendre en note les commentaires de l'enfant - lorsqu'il en produit. Pas systématiquement, bien sûr, mais certains travaux parleront plus à l'ensemble de la famille et mériteront une légende spéciale. Demandez d'abord la permission au principal intéressé - et acceptez sans piper un NON catégorique... Si c'est OUI, n'écrivez pas directement sur l'œuvre ! Vous pouvez noter rapidement les observations de votre enfant au brouillon et les reporter plus tard au verso. Mieux, collez les œuvres choisies sur une feuille un peu plus grande qui pourra, elle, accueillir les explications sans polluer l'espace-feuille original.

Pourquoi se donner tant de mal ? Parce qu'en nous voyant faire nos enfants comprennent que leurs mots, leurs histoires, sont importantes ; ils accèdent de plus à ce qu'on appelle, dans le jargon, "la permanence de l'écrit" : un texte, une fois couché sur le papier, est toujours le même quoi qu'il arrive, à chaque fois qu'il est lu. Ce n'est pas ordinaire. Ce n'est pas ainsi que fonctionne l'oral, par exemple, qui code le sens de manière beaucoup plus souple et fluctuante.

Viendra un temps où vos enfants seront capables de légender eux-mêmes leurs dessins - sur le recto s'ils le souhaitent, eux ont le droit, c'est LEUR dessin ! Dans un premier temps, ce ne seront que des simulacres d'écriture, mais bientôt... :-) Dans tous les cas, c'est le moment de glisser crayons à papier, stylos, post-it et petits bristols dans leur matériel à dessin... Il se peut que ça serve ! ;-)

Antonin, décembre 2014 : alphabet sur papier de soie.

Stade 2 : Pré-écriture.

Lorsque l'enfant apprend à reconnaitre les lettres qui l'entourent, il prend plaisir à les intégrer dans ses productions. À ce stade, les lettres surgissent sans rime ni raison ; ce sont, tout simplement, les lettres que l'enfant connait et qu'il sait reproduire. Chaque enfant a ses petits chouchous, qui fleurissent en abondance dans ses dessins pendant plusieurs mois. Ce peut être les lettres qui composent son prénom, ou, plus prosaïquement, celles qu'il a sous les yeux au moment de sa production. Certains enfants couvrent l'espace feuille de graphies serrées, d'autre inscrivent chaque lettre en très gros et épuisent ainsi leur réserve de papier avant d'avoir reproduit l'alphabet...

Pour l'adulte, c'est le moment d'être attentif... et de continuer de faire ce qu'il faisait déjà : écouter, encourager et prendre en note les commentaires de l'enfant à propos de ce qu'il écrit.

Quel matériel proposer à ce stade ?
- Si vous êtes montessorien, vous fournirez, bien sûr, des lettres rugueuses. Je profite de cet article pour lancer un appel : je suis avide de témoignages ! Les enfants ayant appris à écrire en "attaché" directement (en IEF, je présume) ont-ils ponctué leurs dessins de lettres cursives ? Merci de me raconter si cela correspond à votre vécu...
- Si vous êtes plutôt reggian - c'est-à-dire adepte d'un apprentissage dans la complexité - vous pouvez glisser un support de ce type dans le nécessaire à dessin de votre enfant :

Invitation

Ici, si je ne cesse de répéter aux enfants que les lettres "écrites" sont des lettres "attachées", j'ai décidé de laisser le temps au temps et de m'appuyer, une fois de plus, sur ce qui surgit dans les productions d'Antonin : les capitales d'imprimerie. Les enfants ont très bien intégré que ce type de graphie n'était qu'une étape vers la cursive et que les lettres "des livres" n'étaient pas les mêmes que celles que les adultes écrivent. Louiselle, qui ne maitrise encore l'écriture d'aucune lettre - à son grand dam - s'exclame souvent fièrement devant ses productions emmêlées : "Ce sont des lettres ATTACHÉES !"... ce qui rend son frère furieux, lui qui sait que les choses sont un poil plus complexes... :-D

Antonin, février 2015.

Stade 3 : L'encodage.

Tilt : l'enfant comprend que les lettres se lisent. Que les mots s'écrivent, se codent. L'idée phare (et simple, si simple !) de l'apprentissage de la lecture selon la méthode Montessori est bonne à suivre : lorsque l'enfant s'intéresse aux lettres, on lui fournit le son qu'elle produisent en lieu et place de leur nom officiel - lequel ne sera utile qu'à partir du CE1/CE2, ainsi que l'ordre alphabétique, pour orthographier et faire une recherche dans un dictionnaire. Pour le dire clairement, le N se "nomme" [n] et non [ɛn]. C'est bête comme chou, mais, quand on y pense : quelle économie pour l'apprentissage du codage/décodage !!!

Vous y voici : la chair de votre chair veut écrire. Aidez-la ! Prononcez les mots à écrire lentement, en accuentuant chaque phonème. "Quand je dis ton prénom, NNNNNOLAN, qu'est-ce que tu entends en premier ?" L'enfant prononce et transcrit la lettre "N". "Quand je dis ton prénom, NOOOOOLAN, qu'est-ce que tu entends ensuite ?". Si l'enfant peine à reconnaitre les sons, fournissez-lui simplement la lettre correspondante. Ayez à disposition un alphabet (mobile ou non), de façon à créer des liens entre les différents sens (visuel, auditif, et si possible tactile, avec les lettres rugueuses).

Pendant cette étape, il est bien plus valorisant pour l'enfant de parvenir à codifier les sons de la langue que de produire une orthographe correcte. Et d'ailleurs, comment le pourrait-il ? En français, les pièges se dressent à chaque coin de mot, et il faut connaitre la plupart des graphies par cœur... ce qui sera fait. À la fin du collège ! ;-)

Lorsque l'enfant sait décomposer les mots qu'il veut écrire en sons, il devient indépendant. Mais il est vrai : le travail d'accompagnement est délicat pour les parents. Il est plus confortable d'épeler ("CRAYON, ma chèrie ? Sé - ère - a - i grec - o - ène.") que de leur laisser découvrir chaque son par lui-même, avec toute la maltraitance orthographique que cela suppose.

Bon. Certains petits malins comprennent vite qu'il y a des pièges. Et on ne vous demande pas d'induire la chair de votre chair en erreur, et lorsqu'il vous regarde dans le blanc des yeux en vous sommant de lui épeler "Clown" ou "Femme", il faudra bien vous exécuter... sans mentir. Et c'est à vous de trouver un second souffle quand votre chérubin, après avoir soigneusement noté les lettres énoncées d'un mot sans piège ([lego] = LEGO) se redresse dans une attitude réprobatrice : "Bon, d'accord, mais EN VRAI, Papa, comment ça s'écrit ?" - "Ben, euh, si, comme ça, je t'assure..." :-D

N'y allez pas par quatre chemins : expliquez à votre enfant que lorsqu'on apprend à écrire, on ne graphie pas tout de suite tous les mots correctement. Dites-lui la vérité : que vous aussi, vous faites encore des erreurs. Qu'il apprend à se faire comprendre, et que cela lui prendra un certain nombre d'années - mais qu'il tient le bon bout ! Un jeune auteur de 5 ou 6 ans a beaucoup de choses à gérer : ce qu'il veut dire, comment tracer les lettres, comment encoder les sons... Quel est le plus important dans tout cela ? C'est ce qu'il veut dire, n'est-ce pas ? C'est cette impression de l'instant qu'il faut coucher sur le papier - et elle ne sera plus là dans 8 ans, quand l'enfant aura maitrisé l'orthographe qui, elle, pourra toujours se modifier a posteriori...

Stade 4 : Le récit.

L'enfant commence à écrire en vue de transcrire des histoires ou des idées complexes. Ne vous étonnez pas si un matin au petit déjeuner votre bout de chou vous annonce avec le plus grand sérieux qu'il commence un roman ! Ne riez pas, et disposez sur le bureau de sa chambre le nécessaire pouvant encourager cette activité : stylos variés et jolis carnets dans lesquels votre enfant reportera ses œuvres.

Le tâtonnement phonologiquement se poursuit, et votre aide reste précieuse. Parallèlement, l'enfant commence à se construire un petit répertoire de mot usuels dont il maitrise l'orthographe ("et", "les", "dans", etc.). C'est toujours cela de moins à penser. Néanmoins, gardez votre ligne de mire : il est toujours plus formateur pour l'enfant de coder un mot lui-même, même s'il l'écrit mal, que de le recopier "bêtement" ou de la prendre en dictée - aucune connection ne se fait alors, aucune analyse, aucune expérience. Quand le codage phonétique sera achevé, l'enfant sera disponible pour intégrer les règles orthographiques qu'il cotoie chaque jour.

Car je ne dis pas qu'il n'y a pas un apprentissage orthographique à mener ! Mais celui-ci concerne plutôt la lecture (savoir déchiffrer un mot malgré ses bizarreries) et n'a donc pas sa place ici... Pour le dire autrement : il est important que l'enfant sache lire "ÉLEPHANT". Cette compétence relève pleinement du domaine de l'orthographe. Qu'il sache écrire ce mot est totalement secondaire pour le moment.

Au stade 4, l'enfant a bien d'autres chats à fouetter : il s'enthousiasme pour la ponctuation (au point d'en coller souvent un peu partout !), expérimente la neccessité des espaces entre les mots ; il se repère sur l'espace-feuille - et apprend à aller à la ligne, par exemple. Il maitrisera tous ces codes à la fin de sa scolarité élémentaire.

Stade 5 : La maitrise... et la lassitude.

À l'adolecence, les compétences orthographiques et grammaticales se mettent en place. C'est également l'âge où la joie d'écrire disparait - la pratique semble instrumentale aux jeunes adultes, qui l'assimilent à un devoir scolaire. Le fait est qu'ils sont plus souvent mis en situation d'écrire pour décrocher un diplôme que pour exprimer des émotions, une passion ou une vision du monde...

Tout comme la pratique des arts plastiques, le rapport de la famille à l'écriture va être déterminant pour vivre ce tournant. On peut aider un adolescent qui se détourne de l'écriture à réintégrer cette pratique dans un réseau de compétences artistiques dotée de sens : pourquoi ne pas l'encourager à illustrer ses idées dans un film, une expo photos, un blog, un carnet de voyage... ? Autant de projets motivants au cours desquels l'écrit l'aidera à coucher ses sensations et ses intuitions...

Je souhaite à nos enfants une belle d'histoire d'amour avec l'écrit ! :-)

1 commentaire:

  1. Bonjour,
    Un super blog... Dingue tout ce que vous faites avec vos enfants, c'est top !
    Je commence à m'intéresser a la pédagogie montessori pour ma fille de 4 ans bientôt et ai quelques questions :
    - les lettres rugueuses cursives ne risquent elles pas de l'embrouiller avec ce qu'elle apprend en classe (lettres majuscules)?
    - les avez vous faites vous même ? (Des coffrets existent maintenant, savez vous s'ils sont de bonne qualité)
    - il y a tellement de choses à faire avec cette pédagogie que je me sens un peu perdue pour démarrer sans proposer d'activités trop simples et donc ennuyeuses pour ma fille et sans la "gaver" de 15000 nouvelles activités d'un coup. De plus, le matériel est plutôt couteux, certain se fait mais le temps me manque pour tout faire !
    Pour vous, quels sont les "incontournables" pour son âge (j'ai deja commencé quelques petits plateaux de vie pratique et aménagé un peu mieux la maison).
    Merci à vous par avance,
    Aïssatou

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